Arnaud Ruiz

Le Trac, oeuvre d’un peintre aveugle

Le Trac.

Le Trac. Oeuvre du peintre contemporain Arnaud Ruiz.

Non le peintre Arnaud Ruiz n'est pas devenu aveugle.

Il y a quelque temps de cela, alors que nous évoquions la puissance de l'imaginaire dans la création, il m'avait proposé, pour illustrer sa pensée, de réaliser un tableau  intégralement en « aveugle », guidée seulement par les images de sa mémoire, ses émotions, sans l'altération que peut provoquer le filtre de la réalité. Pour moi, la perte de la vision, pour un artiste comme Arnaud Ruiz, me semblait être la fin de son art, lui qui a toujours refusé de tomber dans la facilité du « n'importe quoi contemporain », de ces excréments de peintures abandonnés au hasard de la toile. Le défi était plaisant. Les règles étaient simples : tout devait être réalisé en aveugle : la préparation des couleurs, le tracé et la peinture elle-même. C'est moi-même qui lui bandais les yeux, j'étais témoin et juge de son « exploit ».

La main virevolte de la toile à la palette, précise, rapide, sans hésitation ou à peine perceptible, elle effleure les couleurs, les mélange, les étale. Parfois Arnaud Ruiz s'interrompt, semble réfléchir, puis sa main repart dans ses allers et retours incessants : la toile, la palette, la toile, .. Peu à peu l'ouvrage prend forme, les traits se précisent, les formes s'affirment, se colorent, des détails apparaissent, des jeux de lumière, des ombres. Dehors la campagne limousine, humide, brillante se fond dans ses derniers rayons de soleil. Arnaud Ruiz enlève le bandeau de ces yeux, cela fait maintenant trois heures qu'il supporte l'instrument de mon supplice. « Et voilà, qu'en pensez-vous ? »

Je garde le silence, étonné, je ne pensais pas que sans la vision on puisse réaliser de telle chose. Je pensais que ces prouesses-là étaient réservées aux aveugles de naissance. Le tableau représente une actrice de théâtre avant son entrée en scène, son anxiété, son trac. L'arrière-plan sombre renforce cette impression de pesanteur, d'insécurité et fait ressortir la pâleur du corps et du visage, expression de l'anxiété de l'actrice. Une ombre se dessine sur ses traits, elle force son sourire vers l'ami qui la regarde et, peut-être, la photographie, elle lui découvre ses jambes, dans un geste qui est une façon de plaisanter, d'oublier son angoisse, d'oublier que dans quelques secondes elle va se retrouver dans la lumière face au public.

L'exercice est intéressant et montre à quel point l'art du peintre n'est pas uniquement l'expression d'une réalité, mais aussi le résultat de son imaginaire, de sa mémoire, de son regard intérieur, de sa sensibilité, qui peuvent guider sa main aussi bien que la vision de la réalité. Pour Arnaud Ruiz, cette expression de la mémoire est fondamentale, cet artiste peintre a toujours refusé de limiter son art à la seule projection photographique d'une quelconque matérialité. Pour Arnaud Ruiz, la peinture est avant tout l'expression de sa sensibilité, de sa mémoire et de son imagination... Ça crève les yeux.