Je ne crois pas qu'Arnaud Ruiz veuille qu'on parle de lui ; quand on regarde ses tableaux avec lui, il ne dit rien — ils n'ont pas besoin de commentaires —, mais il répond volontiers si on le questionne sur son travail.
Après tout, un artiste honnête n'a rien à cacher : c'est un athlète qui ne se dope
pas. Il peut être tourmenté, mais non parce qu'il dissimule ses procédés, il peut
dire à la suite de Montaigne : ceci est un tableau de bonne foi. Il ne redoute pas
l'épreuve des Compagnons qui s'enferment dans une cellule nue pour y produire leur
chef-
L’artiste est certes un athlète, car l'effort de peindre harasse et fait douter, mais un athlète hors compétition : il n'entre pas en concurrence, et sait qu'on doit l'apprécier tel qu'il est, à sa place. Pour cela, il ne doit pas mentir.
D'où viennent les images que les peintres fixent sur leurs toiles ? Certaines viennent de l'oeil, pour ceux qui travaillent d'après nature, ou sur photos, d'autres viennent de la main, pour qui laisse le geste mener son oeuvre ; d'autres enfin naissent dans l'esprit du peintre qui les capte au moyen du plus incertain des sens : la vision intérieure.
Ces dernières images ne naissent pas toutes de la même source : il y a celles que
le peintre a imaginées et celles qu'il a vécues, Arnaud Ruiz ne peint que des images
vécues : c'est son devoir de mémoire -
C'est ainsi qu'Arnaud Ruiz saisit une vision fugitive et la précise : il peint une
miniature qui grandira d'études en ébauches jusqu'à prendre la dimension de l'oeuvre
achevée. Ensuite, il peint jusqu'à ce que l'oeuvre soit belle ; mais la peinture
ne peut dépasser la vision, et il ne cherche donc pas à l'embellir, ne rit-
Représenter cette vie des images intérieures, cette vision intime est suprêmement difficile. S’il n'y a point de support ; il faut fixer ce qui fuit et se dérobe. Cela exige un lent travail d'approche comme pour surprendre et contempler un gibier très craintif. Pour accomplir cela, il faut une méthode : qui peut fermer les yeux et se représenter une scène en détail ? Pour capturer dans la mémoire ces images vécues, il faut perfectionner sa vision et affermir sa technique.
Et celui qui travaille ainsi se met à nu : il dévoile et découvre ce qui était caché en lui. Mais c'est là le pouvoir qu'aucun art ne dispute à la peinture : montrer ce qui était invisible.
Il n'y a pas de thème qui unisse la série des tableaux, c'est que les images choisissent le peintre et s'imposent à lui. Il n'a pas d'intention, ne cherche pas à s'exprimer ; le monde s'exprime par lui. Quelle est la part du peintre alors ? Sa mémoire produit une déformation vivante ; elle filtre et transfigure.
Peut-
VLADIMIR GALLIEZ
LE DEVOIR DE MÉMOIRE.